LE PAVILLON TURQUOISE

Chères lectrices, chers lecteurs,
Nous continuons par ce numéro du Pavillon turquoise de vous informer de l’actualité du travail de Kazue Mathon pour diffuser et faire connaître l’oeuvre de Bruno Mathon. Durant l’année 2024, elle a publié avec sa propre maison d’édition « i.M », un livre des gravures de Bruno qu’elle souhaite ici nous présenter. Il est possible de lui en commander en lui envoyant un courriel à l’adresse suivante : sepiamathon.bis@gmail.com
Léon Gomez nous offre ensuite son Cristal n°8 où Bruno nous parle des « Peintres et l’Histoire » lors d’un entretien réalisé en 2015 dans son atelier.
Un lexikone imaginé par Didier Ayres sur un dessin de Yasmina Madhi vient enfin conclure ce numéro.
Bonne lecture.
Nous vous signalons également l’excellente page de Michaël Ferrier dédiée à Bruno sur son site « Tokyo Time Table » : Bruno Mathon : Level Five
Et si vous appréciez le Pavillon Turquoise, alors n’hésitez pas à le soutenir et à le faire connaître autour de vous. Merci.
Emmanuel Rey et Léon Gomez
Une interview de Kazue Mathon

Dans ce podcast Kazue nous parle de la création et publication de son premier livre : « Bruno Mathon Gravures ». Ce montage ne cherche pas à être seulement une illustration de propos. Kazue est la voix et Bruno est l’image, les deux flux s’entrecroisent, se séparent et se croisent mais chacun suit son propre parcours.
Cristal n°8 – Bruno Mathon « Les Peintres et l’Histoire »
Pour ce nouveau Cristal, Emmanuel Rey a choisi l’une des premières interviews que nous avons faites de Bruno dans son atelier à Bastille en 2015. En évoquant des peintres tels que : Hopper, Caravage, Watteau, Giotto, Picasso, Vermeer, Bruno parle de la transition artistique qui s’est déroulée dans la peinture notamment entre le XIX et XX siècle.
Lexikone n°13
Qu’est ce que le Lexikone ? Une forme réunissant une image et un texte, comme une petite œuvre.

Yasmina Mahdi, Série Vampire (n°7), 65 x 50 cm, technique mixte – acrylique, bombe glycéro
Couper
Le premier regard va vers la lame, lame d’un couteau sans manche. Ou plutôt ce qui fait office d’arme blanche. Et de là, la relation avec l’animal peint dans le coin gauche du tableau. Lui aussi signe d’agressivité qui en même temps nous captive par sa beauté. Le couteau lui est peut-être destiné. Il nous ravit au sens propre. Puis le regard circule jusqu’à la femme peinte en grisaille (mais il s’agit sans doute plutôt d’un vrai vampire qui se métamorphose en jeune fille), dont on connaît l’âge et la nature grâce à une natte enfantine un peu courte, qui fait le pendant vertical de la lame meurtrière. C’est une construction tripartite : l’animal, le canif, l’adolescente (ou le vampire). Composition que se complique avec les taches de sang au sol, celle d’un cadavre esquissé de jeune femme sans tête et une étrange fleur, une espèce de bouton de rose non éclos (sexe d’une victime blonde), jaune, qui est davantage une trace informe, un signe indiciel qu’un œillet de boutique. Les roses aussi se coupent. Cette fleur ressemble aux bouquets de Manet, le chant du tableau à un cluster de notes chez Debussy. Là sans doute un quatrième temps, mesure qui s’ajoute par abstraction aux trois vraies valeurs physiques : le point, la ligne, le volume – le temps, quatrième force de l’univers.
Je ne sais pas pourquoi je suis légèrement étourdi par la gueule du félidé, bête non domptée, sauvage, et qui nécessite pour cela une fixation presque de rêve pour se tenir si réel devant le spectateur. Sinon, elle ne ferait que fuir ; or, elle affronte. Le tigre feule, c’est certain, mais quelle est la force véritable de ce gros chat ? Chat prédateur sanglant. Sans émotion, juste en train de tuer sa proie. Le sang est répandu en tout cas. Le sang et la chair. Ce gros chat est un prisme en soi de tout carnage, de toute cette volupté de la violence. Car nous avons pris le bateau au milieu des eaux de la signification et d’ores et déjà la fille et le tigre sont des figures plus vraies que la femme et le tigre modèles.
Peut-être la bête symbolise mieux l’animal original ? Peut-être cette bête originale est-elle un tigre du blanc et des espaces vides (comme le laisse présager l’espace blanc du tableau), tigre des sables, tigre des neiges. On pourrait imaginer un gros chat taxidermisé, le blason d’un Croisé dont l’armoirie serait de souveraineté, ou une figure arrachée en partie à une bande-dessinée exotique ; donc, un symbole multiple. Et cette lame en suspens est elle aussi symbole : celui de l’épée qui découpe le nœud gordien, ou l’épée de Damoclès, en tout cas des signes complexes et dont les profondeurs sont celles-là mêmes de la plasticienne. Toujours est-il que cette scène ressemble en partie à une scène de boucherie : les chairs déchirées de Bacon, ou observées et fétides de Rembrandt. Et avec cela, la beauté. Noblesse du carnassier, noblesse de la capucine en bouton, sorte d’image d’héraldique, ou encore énigme du visage de biais qui ne signifie rien en apparence mais qui fait honneur à la prise de vue.
« J’appelle violence une audace au repos amoureuse des périls ». Je cite souvent Genet quand il faut passer d’un ordre à un autre, d’un ordre de civilité à celui de l’incivilité (Thoreau parle de désobéissance civile). Car je décèle clairement le cadre énergétique de ce tableau de vampires. Le sang, c’est l’ambroisie macabre qui rend la vie éternelle, comme la prière qui rend momentanément l’éternité à celui qui se penche presque secrètement vers une source intarissable. Il ne faut pas confondre cela avec la brutalité. Il s’agit d’une force positive, d’un accès à la vie dans son déchirement – au propre comme au figuré. Le pelage de ce jaguar par sa beauté, n’est pas le stade initial d’un tapis ou d’un animal de compagnie (on se souvient de B.B. avec son puma en laisse dans les rues du XVIème arrondissement de Paris), mais le fantasme d’une nature dévolue aux images, aux représentations – tout autant que le furent les chevaux pour Degas, les lions pour Delacroix, ou les animaux du zoo de Gilles Aillaud.
Le ou la vampire que je condense en l’apparition d’une jeune fille, penche son visage glacial vers la tache de sang, coulure et coagulation au bas de l’image, qui forme peut-être le 5ème temps du tableau. Sang couleur peinture, et inversement ; tout cela impose un spectacle violent et peut-être est-ce aussi un peu du désir à l’état pur qui viendrait souligner (au sens propre ici) la rencontre fortuite d’un jaguar et d’une natte de cheveux d’enfant sur un tapis de cruor. Est-ce une sorte de scène de viol ? Un viol subi ou vu ? Ou une scène enfantine refoulée ? Ou encore le mélange d’une scène de film et des clichés connus des tigres de Mike Tyson ? Il y a quelque chose de réel quoi qu’il en soit dans cette représentation tripartite ou quadripartite. Cela semble inventé, mais cela ne l’est pas.
Et pour ouvrir un espace historique susceptible de créer un ailleurs au tableau, je vois nettement les interdits et les filières où nous fûmes menés, nous, la génération punk (moi-même si j’ai été un punk de « salon », il reste que des années 80 m’appartiennent). Nous n’avons aujourd’hui juste la chance que d’être des créateurs, dont l’attitude no futur reste indélébile. Ici, pas de futur pour les fauves…
